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Analyse sur le thème de l’identité nationale

Dans une table-ronde animée par Alain Bergounioux, président de l’OURS (Office universitaire de recherche socialiste), Jean-Pierre Azéma, professeur émérite des universités et à l’Institut d’études politiques de Paris, Laurent Bouvet, professeur de Science politique à l’Université de Nice Sophia-Antipolis et à Sciences-Po Paris et Nicolas Offenstadt, universitaire et auteur de L’histoire Bling-Bling, Le retour du roman national (Paris, Stock, 2009), se livrent à une analyse sans concession du thème de l’identité nationale.

L’intégralité des interventions est retranscrite dans l’Hebdo des Socialistes N°549 et ci-dessous les réponses de Jean-Pierre Azema, militant à la section du 4eme arrondissement.

"Que pensez-vous de la manière dont Nicolas Sarkozy pose aujourd’hui le débat sur «  l’identité nationale » ? Faut-il en accepter les termes ? Que nous apprend l’histoire de notre pays ?

Personne ne doute que l’opération très médiatisée du « débat » sur les « valeurs de l’identité nationale » se terminera à la gloire de Nicolas Sarkozy, en février 2010. La mise en avant de cette « identité » n’est pas nouvelle pour lui. Elle était affirmée dans sa campagne présidentielle et dans la feuille de route reçue par François Fillon, le 31 mars. Elle vient d’être rappelée à Poligny. L’offensive vise à récupérer le vote paysan : comme dans le message de Pétain du 20 juin 1940, « la terre, elle, ne ment pas ». Et à court-circuiter le FN, avant les élections régionales : les « premières propositions d’actions soumises au débat », le « guide pour la conduite des débats locaux » reçu par les préfets, sont ciblés sur « les ressortissants étrangers souhaitant entrer et séjourner sur notre territoire ». Ajoutons qu’en vue des présidentielles, l’éloge de la diversité tend à rallier les faveurs des « musulmans », « beurs » ou non, et celles des Noirs. Tout cela, c’est l’évidence. Mais, ne sous-estimons pas l’adversaire : le texte évite une marque trop droitière, met « en garde contre la résurgence de certains communautarismes », entend « réaffirmer les valeurs républicaines et la fierté d’être Français ».

Comment définiriez-vous le sentiment national ? Vous paraît-il en crise comme on le prétend souvent ?

Les socialistes ne sauraient cautionner un débat biaisé qui confond l’identité nationale avec l’identité de la France. La priorité exclusive accordée à la nation ne suffit pas à fonder le lien social et politique nécessaire. Celui qui avait prévalu pour asseoir, dans les années 1880, les fondements de la France républicaine. Ajoutons que si Sarkozy a déclaré « l’identité nationale, c’est l’identité républicaine », l’intitulé de son « ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire », et encore plus ses pratiques inspirées par le FN, n’ont rien à voir avec notre conception de la démocratie républicaine. C’est donc pour de bonnes raisons que le Bureau national refuse toute caution, sans pour autant rester silencieux. Pour le reste, l’histoire nous rappelle que l’affaire n’est pas simple. Si joindre le terme « identité » à « national » ne s’est fait qu’au début des années 1980, la nation a été un élément de la culture socialiste, toujours constitutif mais conflictuel au long du XIXe siècle, des nations et des nationalités, et encore plus dans la première moitié du XXe, avec la montée aux extrêmes des nationalismes.

Dans une France engagée dans la construction européenne, ouverte au monde, avec une population de plus en plus diversifiée, comment est-il possible de penser la diversité des appartenances et des expériences qui font une société ?

Il n’existe pas de réponse miracle aux questions posées. La mise en cause de la démocratie libérale et républicaine n’est sans doute plus en jeu, ni même la chasse à « l’ennemi intérieur », quand bien même le président ne s’était pas privé de stigmatiser les soixante-huitards. Mais, au nom de l’identité nationale, il joue avec le feu en agitant le drapeau de l’insécurité amalgamée à la main de l’étranger, de l’immigrant, en multipliant au passage des mesures répressives au mépris des libertés républicaines. Sarkozy est dangereux. Il appartient donc aux socialistes d’affirmer que l’identité n’est pas une notion « essentialiste », fixée ou à redéfinir une fois pour toutes, ce qui mène inévitablement à l’exclusion de ceux qui ne rentrent pas dans le moule. Jaurès, dans son remarquable chapitre X de L’armée nouvelle, soulignait que « la patrie [il utilise presque indifféremment les termes de patrie et de nation] ce n’est pas un absolu, elle n’est pas le but [...] Le but c’est l’affranchissement de tous les individus humains ». Il convenait, toutefois, que « la démocratie et la nation restent les conditions essentielles, fondamentales, de toute création ultérieure et supérieure ». En n’hésitant pas à reconnaître que le nationalisme ouvert a pu servir d’alibi dans les politiques répressives menées, notamment dans les colonies, nous devons approfondir un patrimoine commun de droits et de libertés. Et mettre en avant une politique de la diversité qui ne soit pas le rouleau compresseur de l’assimilation."